INCENDIES (Wajdi Mouawad, Actes Sud-Papiers, 2003)

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Aube. Forêt. Rocher. Arbres blancs. Nawal (14 ans). Wahab. 

NAWAL.

Wahab ! Ecoute moi. Ne dis rien. Non. Ne parle pas. Si tu me dis un mot, un seul, tu pourrais me tuer. Tu ne sais pas encore, tu ne sais pas le bonheur qui va être notre malheur. Wahab, j’ai l’impression qu’à partir du moment où je vais laisser échapper les mots qui vont sortir de ma bouche, tu vas mourir toi aussi. Je vais me taire, Wahab, promets-moi alors de ne rien dire, s’il te plaît, je suis fatiguée, s’il te plaît, laisse le silence. Je vais me taire. Ne dis rien.

Elle se tait.

Je t’ai appelé toute la nuit. J’ai couru toute la nuit. Je  savais que j’allais te trouver au rocher aux arbres blancs. Je voulais le hurler pour que tout le village l’entende, pour que les arbres l’entendent, que la nuit l’entende, pour que la lune et les étoiles l’entendent. Mais je ne pouvais pas. Je dois te le dire à l’oreille, Wahab, après, je ne pourrai plus te demander de rester dans mes bras même si c’est ce que je veux le plus au monde, même si j’ai la conviction que je serai à jamais incomplète si tu demeures à l’extérieur de moi, même si, à peine sortie de l’enfance, je t’avais trouvé, toi, et qu’avec toi je tombais enfin dans les bras de ma vraie vie, je ne pourrai plus rien te demander.

Il l’embrasse.

J’ai un enfant dans mon ventre, Wahab ! Mon ventre est plein de toi. C’est un vertige, n’est ce pas ? C’est magnifique et horrible, n’est ce pas ? C’est un gouffre et c’est comme la liberté aux oiseaux sauvages, n’est ce pas ? Et il n’y a plus de mots ! Que le vent ! Quand j’ai entendu la vieille Elhame me le dire, un océan a éclaté dans ma tête. Une brûlure.

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Nawal (19 ans) et Sawda dans l’orphelinat de Kfar Rayat.

NAWAL. Pourquoi ?

LE MEDECIN. C’est la guerre.

SAWDA. Qu’elle guerre ?

LE MEDECIN. Qui sait ? Personne ne comprend. Les frères tirent sur leurs frères et les pères sur leurs pères. Une guerre. Mais qu’elle guerre ? Un jour 500 000 réfugiés sont arrivés de l’autre côté de la frontière. Ils ont dit : « On nous a chassés de nos terres, laissez nous vivre à vos côtés. » Des gens ici ont dit oui, des gens ici ont dit non, des gens ici ont fui. Des millions de destins. Et on ne sait plus qui tire sur qui ni pourquoi. C’est la guerre.

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Hermile Lebel ouvre la troisième enveloppe destinée aux jumeaux.

Simon ouvre l’enveloppe.

 

NAWAL.

Simon,

Est ce que tu pleures ?

Si tu pleures ne sèche pas tes larmes.

Car je ne sèche pas les miennes.

L’enfance est un couteau planté dans la gorge

Et tu as su le retirer.

A présent, il faut réapprendre à avaler sa salive.

C’est un geste parfois très courageux.

Avaler sa salive.

A présent, il faut reconstruire l’histoire.

L’histoire est en miettes.

Doucement

Consoler chaque morceau.

Doucement

Guérir chaque souvenir.

Doucement

Bercer chaque image.

 

Jeanne,

Est ce que tu souris ?

Si tu souris ne retiens pas ton rire

Car je ne retiens pas le mien.

C’est le rire de la colère

Celui des femmes marchant côte à côte.

Je t’aurais appelée Sawda

Mais ce prénom encore dans son épellation

Dans chacune de ses lettres

Est une blessure béante au fond de mon cœur.

Souris, Jeanne, souris.

Notre famille,

Les femmes de notre famille, nous sommes engluées dans la colère.

J’ai été en colère contre ma mère

Tout comme tu es en colère contre moi

Et tout comme ma mère fut en colère contre sa mère.

Il faut casser le fil,

Jeanne, Simon,

Où commence votre histoire ?

A votre naissance ?

Alors elle commence dans l’horreur.

A la naissance de votre père ?

Alors c’est une grande histoire d’amour.

Mais en remontant plus loin

Peut être que l’on découvrira que cette histoire d’amour prend sa source dans le sang, le viol,

Et qu’à son tour,

Le sanguinaire et le violeur

Tient son origine dans l’amour.

Alors,

Lorsque l’on vous demandera votre histoire,

Dites que votre histoire, son origine,

Remonte au jour où une jeune fille

Revint à son village natal pour y graver le nom de sa grand mère Nazira sur sa tombe.

Là commence l’histoire.

Jeanne, Simon,

Pourquoi ne pas vous avoir parlé ?

Il y a des vérités qui ne peuvent être révélées qu’à condition d’être découvertes.

Vous avez ouvert l’enveloppe, vous avez brisé le silence

Gravez mon nom sur la pierre

Et posez la pierre sur ma tombe.

Votre mère.