Normalement, c’est interdit. C’est risqué près de l’eau. Ce serait dommage de vous casser quelque chose. Normalement, le porte-bagage est fait pour porter des bagages un jour comme ça, où vous devriez rentrer chez votre mère, lui rapporter son courrier, je sais pas, un jour, il vous faudrait revenir des courses un peu chargé, mais le porte-bagage n’est pas calibré pour qu’on y pose des fesses ou un cœur aussi rempli d’oxygène.

Normalement, à cette heure-ci de la nuit, on n’éclate pas de rire sans retenue, le rire ça résonne et les voisins, juste au-dessus du fleuve, ça risquerait de leur faire une drôle d’impression autant d’amour projeté.

Normalement, passé un certain âge, on ne se prête pas à de pareilles courses déjantées, les pavés sont glissants et on peut se blesser.

Il faudrait voir ce qu’en dit la police, mais ce sourire, là, si large, envahissant, bientôt ça leur monterait derrière les oreilles, ça chatouillerait le haut du crâne, ce genre de sourire, vous lui donnez un peu, il vous prend en entier, il vous demander le bras, c’est loin du légal.

En résumé, une femme pédale près du fleuve, il est quatre heures du matin, passées, sur le porte-bagage à l’arrière, un homme a dénoué sa cravate, ses souliers et ses lacets d’estomac.

Ils sont heureux comme ils rient comme on patauge gauchement. Ils chantent parfois pour les mouettes qui siestent pas loin. Si rien de cela n’est autorisé, faut tout changer.

("27 avril 2012" dans "POLAROIDS" par Marie Richeux, Sabine Wespieser Editeur, octobre 2013)